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Un éléphant dans un magasin de porcelaine

 
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Démo
Stylo-plume

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Messages: 8 960
Humeur du Jour: Trop au lit pour être au Net

MessageDim 16 Juil 2006, 13:02:28 Répondre en citant
Ruth a écrit:


un éléphant dans un magasin de porcelaine


« Monsieur !
- Oui, Pierrot
- Jusqu’à combien on peut compter ?
- « Peut-on compter» ! Ha ! La sempiternelle question ! Il n’existe pas de limites aux nombres. Il est toujours possible d’en rajouter un. En revanche, si tu souhaites savoir jusqu’à combien un être humain est capable de compter, alors c’est une autre histoire! Imaginez-vous les enfants, qu’à votre naissance votre cœur part pour un périple de trois ou quatre milliards de battements maximum. Alors, vous voyez, avec beaucoup de suite dans les idées, et en y consacrant sa longue vie un individu pourrait peut-être compter jusqu’à un milliard mais pas plus ! Pour être franc, je ne crois pas que quiconque n’ait jamais dépassé quelques millions. Qui se lancerait dans une tâche aussi dérisoire ?, sourit l’instituteur.
- Moi, cria Pierrot ; pensait-on, pour faire rire la classe »
Alors que l’enseignant commençait à évoquer l’éternité pour répondre aux questions suscitées par le mot « sempiternel » dont il avait usé auparavant, le jeune garçon mûrissait une drôle de résolution. Il avait toujours éprouvé ce sentiment, confus, que dans sa vie, le futile l’emporterait sur l’essentiel. Les autres formeraient un contingent bien assez nombreux pour se battre pour des idées, des valeurs ou des objectifs importants. Lui se gargariserait du superflu et il allait commencer immédiatement.
Pierrot débuta ainsi silencieusement sa lente litanie numérique…

***

Assis confortablement dans un compartiment de première classe du TGV qui le conduit vers Paris, où il participera à une réunion entre financiers, il regarde, amusé un petit garçon qui manoeuvre avec véhémence une voiture miniature. Assurément, il s’agit d’une Majorette. Cette marque existe donc encore ? Il faudra se renseigner. De là à acheter des actions dans cette société, l’idée reste saugrenue, en tout cas prématurée. On attendra comme d’habitude un affaissement de sa valeur. Mais c’est une autre chute qui ramène les pensées de l’homme d’affaires dans le wagon. Celle qui vient de résonner, provient de la petite Coccinelle qui dévale maintenant l’allée centrale. L’homme se penche, ramasse le jouet, desserre sa cravate et s’avance vers le bambin intimidé. S’invitant d’autorité à son jeu, il lui montre comment on peut tirer parti des accélérations du train, de ses freinages, des forces centrifuges ou centripètes (quel mot curieux !) pour inventer de nouvelles épreuves à la voiturette. Plus les yeux du môme brillent, plus ceux des autres voyageurs noircissent. Ses rires au son de la centripète semblent troubler leurs conversations téléphoniques. La maman exige un peu de calme et notre homme, affichant une démarche piteuse qui voile sa jubilation intérieure regagne sa place.

Pierre a toujours su parler aux enfants. Quelques mots et il les expédie dans son monde imaginaire. Mais, il en existe un, pourtant, avec qui le commerce est définitivement rompu. Pierrot, l’enfant qu’il fut. Cette rémanence de lui-même qui continue à subsister au fond de son être ne lui a jamais pardonné de n’avoir pas respecté les promesses qu’il s’était faites, d’avoir renié avec une telle méthode tous les projets qu’il avait bâtis. Eléphant dans un magasin de porcelaine l’adulte a brisé tous les rêves du gosse.

Pourtant quinze ans plus tôt, Pierre entreprit tout pour sauver la dernière soucoupe du naufrage. Retiré au comptoir d’un pub irlandais, il se laissait captiver par les bulles qui remontaient le long de la paroi de son verre de Guinness. L’une d’elle contenait le serment qu’il avait prêté de battre son fameux record d’énumération. Quand elle éclata à la surface, Pierre reprit à zéro le décompte interrompu quelques années plus tôt. Puisque c’était le prix à payer pour retrouver son harmonie intérieure il s’en acquitterait.
Au fond de son lit, il saurait comment occuper ses insomnies. Même si, dés lors, celles-ci commencèrent à s’estomper, sans qu’il ne sache, ni si c’était un bienfait de l’équilibre qui s’installait en lui, ni s’il s’agissait d’un simple effet comparable à celui du décompte des moutons que sa maman lui recommandait d’effectuer quand, petit, il ne trouvait pas le sommeil. Plus aucun instant n’était maintenant gaspillé. Quand d’autres perdaient leur temps lui faisait fructifier le sien. Pierre se réjouissait même de ces longs moments d’attente qui insupportaient ses contemporains. Il arrivait toujours en avance à ses rendez-vous. Il consultait les médecins les plus occupés. Il privilégiait l’heure des bouchons pour prendre sa voiture. Il optait systématiquement pour les caisses les plus encombrées dans les grands magasins, et là, sa velléité d’avancer se muait en une éminente courtoisie en faveur de quelque dame impatiente, tout heureuse de le devancer.
Vaille que vaille, il gagna son premier million. Un point commun avec ses camarades de promotions, même si pour eux un tel montant s’exprimait en francs.
Il fallut plus de temps pour atteindre le deuxième, le troisième, le quatrième, non pas encore par lassitude mais parce que chaque nombre devenait plus long à prononcer.
Puis il fut bien obligé un jour de se mettre à rattraper toutes les tâches professionnelles et de la vie courante en retard. Le débit de l’énumération en souffrit encore. Alors que Pierre commençait à perdre la foi il dut consulter un médecin spécialiste pour statuer sur ses soucis récurrents de calculs rénaux. Les deux heures de retard du médecin assuraient un bon présage. Et effectivement, la mauvaise nouvelle qu’on lui annonça eut pour effet de lui remonter le moral. Il devrait être hospitalisé et resterait alité pendant deux semaines. Quinze jours pendant lesquels il aurait tout le loisir de se consacrer exclusivement à ses chiffres. Il ne s’en priva pas. Grâce à la léthargie du malade, le rythme d’égrènement des nombres dépassa celui des battements du cœur. Voilà qui ouvrait sur de nouvelles perspectives et sur des objectifs plus ambitieux. A dix millions : il sortit de son lit revivifié, disponible pour de nouveaux défis.
Mais ce que la maladie lui offrit d’une main, elle le lui reprit de l’autre. Le rythme cardiaque de Pierre recouvra une soudaine ampleur lorsqu’il aperçut la charmante infirmière qui serait chargée de lui prodiguer des soins à domicile. Ses calculs se compliquaient prodigieusement. La jeune femme n’étant pas non plus insensible à l’élégance de son patient, le traitement prit une tournure réprouvée par ses principes. Pierre négligea peu à peu, et malgré lui, ses futilités luxuriantes au profit de frivolités luxurieuses. Plus il comptait pour elle, moins il comptait pour lui. Et finalement, le jour où il réalisa de quelle façon elle comptait pour lui, il abandonna définitivement son dernier projet d’enfance.
Pierrot qui ne reconnaissait pas dans cette femme la belle inconnue dont il avait toujours rêvé se considéra doublement trahi. Ainsi fut scellée la rupture avec son aîné.


L’arrivée du train en gare est annoncée. Pierre contemple une dernière fois, par le truchement des vitres-miroirs de la voiture, la maman du petit bonhomme. Une aventure le tenterait bien, mais il sait qu’une force intérieure l’y interdit. De quel droit ce garnement, ce Pierre d’un autre âge avec ses principes d’un autre âge, l’empêche « d’aller là où ses désirs le mène » ? Cela ne peut tout de même pas être pour protéger l’épouse qu’il a toujours récusée !

Cette question restera probablement sans réponse jusqu’au jour où Pierre rencontrera la belle inconnue qui trouvera les mots justes auprès de l’enfant qu’il fut lui-même. Quelques mots dérisoires.
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Athénaïs
Pointe bic

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Messages: 437
Localisation: Paraiso Verde
Humeur du Jour: dans la joie....

MessageMer 02 Aoû 2006, 09:08:40 Répondre en citant
Et bien Démo... Je suis agréablement surprise... whistle
Non, sans rire tu écris très bien... J'aime beaucoup le fait que la scène se passe dans un train ; le voyage effectif correspond alors avec le parcours intérieur de Pierre... Et surtout tu nous livres une illustration inattendue et subtile d'une expression presque galvaudée tant elle est employée... bravo
____________________
"L'ordre est le plaisir de la raison, mais le désordre est le délice de l'imagination."

"Se servir d'une seule âme pour être deux." Paul Claudel
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Ruth
Stylo-plume

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Inscrit le: 26 Avr 2005
Messages: 2 923
Localisation: hic!
Humeur du Jour: dans mon jeune temps...

MessageMer 02 Aoû 2006, 09:18:42 Répondre en citant
Démo a écrit:
...
.



J'ai relu. Ceci dit pas besoin de relire pour se souvenir à quel point il écrivait bien Démosthène!
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debout!
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Fleur de lune
Stylo-plume

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Inscrit le: 29 Mar 2007
Messages: 403

MessageJeu 26 Avr 2007, 19:17:09 Répondre en citant
Dans ce que j'avais lu à date, Démo avait plutôt la phrase courte, je suis bien contente d'avoir lu ce texte qui m'a littéralement subjuguée... dieshadow
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Démo
Stylo-plume

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Inscrit le: 11 Mai 2005
Messages: 8 960
Humeur du Jour: Trop au lit pour être au Net

MessageVen 04 Mai 2007, 10:07:29 Répondre en citant
Fleur de lune a écrit:
Dans ce que j'avais lu à date, Démo avait plutôt la phrase courte, je suis bien contente d'avoir lu ce texte qui m'a littéralement subjuguée... dieshadow


Merci.
J'ai la phrase courte, moi?
De toute façon, il paraît que le plus important c'est pas la taille mais c'est le goût! Mr. Green

kis
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