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Pascal Quignard, ineffable ?

 
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Syane
Stylo-plume

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Messages: 3 817

MessageMer 01 Avr 2009, 20:13:18 Répondre en citant
Cela fait quelques mois que je lis Quignard de temps à autres, je l'avoue.
La première fois que j'ai ouvert un de ses livres, Les Ombres errantes, j'ai été totalement déroutée. Encore plus en entamant La Frontière et Vie Secrète.
Au début, je me suis demandé s'il se fichait des lecteurs, ou s'il s'adressait à un public cible trié sur le volet, ou s'il était tout bonnement génial. Pas facile à l'abordage.

Et c'est ça, ma relation à son écriture est peut-être contradictoire puisque parfois, disons-le franchement, il m'exaspère par ses incises en latin ou en grec, par ses phrases transcendantales, imbitables, que je ne comprends absolument pas même en y réfléchissant des jours durant, par cette espèce d'éparpillement dont il me semble s'amuser pour bien égarer les lecteurs, et en même temps sa manière d'écrire extrêmement diverse, en mouvement et simple me fascine, m'entraîne et m'apaise.
Et me parle, beaucoup. Sans que je sache dire pourquoi. D'ailleurs, je me sens bien maladroite de commencer ce sujet – pour ne pas dire incapable jusqu'il y a pas plus tard que maintenant. C'est en (re)découvrant Bonnefoy grâce à Margot ici que j'ai repensé directement à Quignard, par association d'idées intuitive, et me suis finalement décidée à l'évoquer.

Quignard me semble être tout à la fois un artiste essayiste, romancier, penseur érudit, linguiste, conteur, poète, musicien, prophète onirique. Un homme-orchestre de l'écrit. En fait, si j'osais, je dirais : un cinglé bouleversant les normes littéraires avec une classe, une habileté, une précision scandaleusement rares, à mon avis.
Le plus terrible à mes yeux est qu'il distille tout cela non pas oeuvre après oeuvre, mais dans quasiment chacun de ses livres, à l'intérieur de chaque chapitre même, dans une même phrase.
Autour de thèmes récurrents, comme le désir, le jadis, les peurs ancestrales, les limites, l'identité, le secret, l'intime...

Bon vraiment, le commentaire littéraire subtilement approfondi et moi, ça fait trois, donc autant donner à lire plutôt que démontrer laborieusement.


Actuellement je suis en train de parcourir Abîmes, dont je vous recopie(rai) ci-dessous quelques fragments au fil de ma lecture. Après je voudrais bien lire Tous les Matins du Monde (j'avais vu le film en ignorant tout de l'auteur écrivain, à l'époque).

En quatrième de couverture d'Abîmes, édition Grasset, je lis : Qu'on oublie pas que je ne dis rien qui soit sûr. Je laisse la langue où je suis né avancer ses vestiges et ces derniers se mêlent aux lectures et aux rêves.


Chapitre premier
Trace absorbée d'une eau qui serait plus assombrie que la nuit qui succède à chaque ensoleillement.
Comme une eau où nous aurions demeuré avant le soleil.
Je cherche à évoquer un visage – le visage d'un homme qui commença à écrire en 1940 – ou plutôt je parle d'un monde comme miré dans l'eau qui coule. Un monde non pas déformé mais flottant.
Un univers entre deux eaux, avec le reflet blanchâtre du soleil.
Se mire-t-on près d'un rivage ?
Ce n'est pas soi qu'on voit
On ne voit qu'une image
Qui sans cesse revient.


Chapitre VII
Dès le premier trait surgissent ensemble l'arrière-plan et la figure.
Et ils s'opposent comme deux pôles.
Dans la prédation active, dans le bondissement des carnivores se jetant sur leur proie – dans la projection de tous les êtres se projetant sur leur pôle -, se découplent le fond et soudain le corps admirable qui se meut et se détache sur lui.
La chasse est le fond de l'art.
Le guet le fond de la contemplation.
La faim le fond du désir.
La carnivorie le fond de l'admiration.

Chapitre XII
Nostalgia
Aucune vie psychique ne peut prendre naissance sans l'aide d'une autre vie psychique antérieure. Une avant-vie aïeule rêve pour le nouveau-venu, avant sa venue, l'existence d'une vie psychique comparable à la sienne. C'est ainsi qu'il y a un nouveau-venir du jadis qui monte du jadis.

Tel est le jadis : ce que nous avons oublié ne nous oublie pas. Tout bébé qui naît a déjà émigré.


Chapitre XXIV
Elle frottait ses yeux avec le dos de ses poings.
Les yeux mi-marron mi-noir, impénétrables.
Jamais rien de lumineux ne remontait à la surface de cette eau. Ni même ne la plissait. Ce regard était pour moi, comme il l'est resté, la profondeur elle-même. C'est exactement ce que les anciens Grecs appelaient l'abîme.
Les animaux aussi ont des yeux aussi directs, sans arrière-pensée, sans aucun arrière-fond, infinis, aussi graves, aussi peu trompeurs, attentifs, angoissés, dévorants que les siens l'étaient. Elle fléchissait ses genoux avant de s'asseoir.

Chapitre XXV
La nuit tiède et humide comme l'ombre à l'intérieur d'une bouche qui se tait.
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Margot
Stylo-plume

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MessageDim 05 Avr 2009, 21:24:20 Répondre en citant
Wil et moi avons commencé Les Ombres errantes.
C'est érudit, certainement, et obsessionnel aussi.

J'aime cette pensée circulaire et itérative à la recherche de l'expression la plus précise d'elle-même.
J'aime aussi les liens qu'il établit entre les périodes historiques et les événements les plus espacés.
Et j'aime surtout sa façon de raconter l'histoire. Il y a une narration presque biblique dans ses récits historiques (d'après Wil, c'est davantage à la manière d'un conte que de la Bible).

Wil et moi lisons souvent à quatre mains et on aime confronter nos lectures. Et dans le cas de Quignard, ça nous permet d'éclairer le sens par des regards croisés qui embrassent un champ plus vaste.
Personnellement, les citations latines, loin de me gêner, apportent une pause bienvenue : là, pas besoin de traduire pour comprendre, je me laisse juste, comme chez Bonnefoy, porter par le rythme et le son.

Bref, nous y reviendrons aussi au fur et à mesure que nous progresserons dans le bouquin.

Dis, par curiosité, as-tu lu le Sexe et l'effroi de lui ?
____________________
« Comprendre le monde comme une question » Milan Kundera
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Syane
Stylo-plume

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Inscrit le: 06 Mar 2007
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MessageDim 05 Avr 2009, 22:06:41 Répondre en citant
Margot a écrit:


Dis, par curiosité, as-tu lu le Sexe et l'effroi de lui ?

Non pas encore. Je dois dire (mais vous l'aurez sans doute compris) que je mets un temps fou à le lire, le bonhomme. lol7:

Très heureuse de savoir que vous vous y intéressez aussi, Wil et toi. Ton (votre) premier avis est déjà intéressant et correspondant à mes impressions. Smile (yep yep vive les fragments !)

A venir, d'autres extraits de ses bouquins que j'ai sous la main.
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