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Little Bouddha par Wiliam

 
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Wiliam
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MessageLun 20 Mar 2006, 14:30:56 Répondre en citant
Yno a écrit:
bon je me décide à poster la formulation de mon gage pour wili.

D'une certaine manière, chaque instant de notre vie appartient déjà au passé lorsque nous le percevons.

Voilà mon petit wili, un écrit inspiré de cette citation, un écrit sous la forme que tu désires...pourvu qu'il fasse au moins une quinzaine de lignes.



Délai...plus de deux heures moins de deux mois. fete




(début du gage)



Adouk
---


Nous avons quitté la route il y a une heure. Nous marchons maintenant le long de ce sentier qui n'existait pas il y a un mois. Les pas de plusieurs milliers de curieux, pélerins et croyants en tout genre n'ont pas mis longtemps à creuser ce chemin dans la forêt.

La piste poussiéreuse serpente sous les grands arbres centenaires dont les hauts feuillages nous protègent un peu du soleil brûlant. Seule perdure la sensation d'étouffement dans cet air saturé d'eau, sorte d'immense serre naturelle dont profitent de nombreuses fleurs chamarées et une micro-faune bourdonnante.
Nous suivons sans empressement une vieille femme et un petit garçon pieds-nus. Leurs plantes ocres soulèvent la terre rouge à chaque pas. A quelques dizaines de mètres plus loin, nous apercevons d'autres marcheurs. Ils apparaissent puis disparaissent derrière les troncs éléphantesques jalonnant le parcours. La sueur coule dans la nuque de mon guide, et sa peau cannelle dégage une entêtante odeur de curry. Il avance en silence, régulièrement, en marcheur habitué au relief de cette région reculée.
Un lointain son grave nous parvient maintenant: l'écho d'un gong qui meurt absorbé par la végétation dense. Plus nous progressons, plus il prend de l'ampleur. Un détour du sentier, puis s'ajoutent à ce rythme lent des accords plus aigus d'instruments que je ne reconnais pas. Nous approchons...
Mon guide s'arrête enfin. Il attend que j'arrive à sa hauteur et me désigne du doigt un tertre autour duquel est dressée une palissade de fortune. A cette heure encore matinale, seule une centaine de personnes est rassemblée ici. La plupart d'entre eux sont assis et semblent prier. Plus tard dans la journée, ils seront presqu'un millier agglutinés au pied de la fragile barrière de bois.

-- Il est là, articule le guide à voie basse.
Je fronce les yeux pour tenter d'apercevoir la forme humaine... Oui, ça y est... Entre deux racines géantes, un jeune homme en position du lotus. Je sors mes jumelles de leur étui. Rapide mise au point, et du flou surgit en gros plan l'enfant au visage de pierre, les yeux clos, l'air serein. Pas un frémissement sur ses traits. Pas un mouvement du thorax. Rien, une immobilité surnaturelle... On dirait une statue, ou un défunt recevant la visite de ses proches. Ses cheveux noir de jaie tombent en vagues dans son cou et couvrent son front, jusqu'à la limite des arcades sourcilières. Il est plutôt musclé. Epaules larges, pectoraux bien dessinés, ventre plat, il ne porte qu'un morceau d'étoffe vaguement blanche en guise de pagne. J'ai l'impression de regarder une photo.
Le guide se penche à mon oreille et murmurre dans un anglais approximatif:
-- Il est là... "Little Bouddha". Son nom, c'est Adouk. Bientôt dix-sept ans.
Un enfant... Ce n'est qu'un enfant... Qu'est-ce qui l'a poussé à venir s'isoler, se couper du monde...
-- Est-ce que... Est-ce qu'il prie ?
-- Non, pas de prières. Avant oui, mais c'est fini. Adouk juste maintenant, me répond l'indien.
Je ne saisis pas sa dernière phrase. Juste maintenant ? Mais mon guide repart, direction une cahute située à côté de la palissade.

(à continuer...)
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Wiliam
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MessageLun 20 Mar 2006, 14:32:17 Répondre en citant
(je sais, je sais, pour l'instant, le rapport avec le thème du gage n'est pas évident... ça va venir, ça va venir...)

(enfin, j'espère)
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MessageLun 20 Mar 2006, 14:46:21 Répondre en citant
wiliam kain a écrit:
(je sais, je sais, pour l'instant, le rapport avec le thème du gage n'est pas évident... ça va venir, ça va venir...)

(enfin, j'espère)


c'est toujours un plaisir de te lire...

(la suite, la suite whistle )
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..." Ô temps ! suspends ton vol, merdeuh...
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Démo
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MessageLun 20 Mar 2006, 15:25:02 Répondre en citant
wiliam kain a écrit:
Entre deux racines géantes, un jeune homme en position du lotus.




(j'ai lu un reportage sur ce gamin. C'est bidon, non?)
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MessageLun 20 Mar 2006, 15:29:02 Répondre en citant
Démosthène a écrit:
(j'ai lu un reportage sur ce gamin. C'est bidon, non?)


oui, c'est bien lui (j'ai vu le même reportage). je ne vois pas comment ça ne pourrait pas être bidon, son histoire: ne pas manger ni boire depuis 8 mois ?

(tiens, je le voyais pas en gris dans mon souvenir)
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MessageLun 20 Mar 2006, 15:40:03 Répondre en citant
wiliam kain a écrit:
(j'ai vu le même reportage)


Lu pas vu.
Dans Paris-Match.
C'est dire si c'est sérieux.

Mais effectivement, il a dû y avoir un reportage à la télé sur Envoyé Spécial.
Faut quand même savoir que tous les soirs entre 18h00 et 6h00 le lendemain, on place un grand voile devant lui pour le mettre à l'abri du regard des milliers de badauds.
Il faudrait un peu moins de temps temps à Gérard Majax pour se taper une choucroute ou à David Copperfield pour se taper Claudia Schiffer (ou comment glisser de Paris-Match à Voilà)

Bon, cela dit, je ne veux surtout pas casser l'ambiance de ton récit.
On est dans la fiction...
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MessageLun 20 Mar 2006, 15:47:02 Répondre en citant
Démosthène a écrit:
Bon, cela dit, je ne veux surtout pas casser l'ambiance de ton récit.
On est dans la fiction...


ben oui, à fond dans la fiction, mais euh... je peux quand même m'inspirer de faits réels, non ? rassurez-moi...
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MessageLun 20 Mar 2006, 15:50:58 Répondre en citant
wiliam kain a écrit:
Démosthène a écrit:
Bon, cela dit, je ne veux surtout pas casser l'ambiance de ton récit.
On est dans la fiction...


ben oui, à fond dans la fiction, mais euh... je peux quand même m'inspirer de faits réels, non ? rassurez-moi...


Oui, oui, évidemment...

J'ai juste eu un relent rationaliste. Trop mangé de saucisson à midi!
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MessageLun 20 Mar 2006, 16:07:19 Répondre en citant
wiliam kain a écrit:
Démosthène a écrit:
Bon, cela dit, je ne veux surtout pas casser l'ambiance de ton récit.
On est dans la fiction...


ben oui, à fond dans la fiction, mais euh... je peux quand même m'inspirer de faits réels, non ? rassurez-moi...


Oui bien sûr, tu peux, puisque même Libé a fait une double page la semaine dernière sur sa disparition, confirmant ainsi qu'on existait dans des certitudes douteuses sur son jeun, ou des doutes certains, ou, enfin, je sais plus, mais en tout cas ils n'en savaient rien.

Sauf qu'il n'était plus là.
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MessageLun 20 Mar 2006, 16:08:27 Répondre en citant
Bluedream a écrit:
Oui bien sûr, tu peux, puisque même Libé a fait une double page la semaine dernière sur sa disparition, confirmant ainsi qu'on existait dans des certitudes douteuses sur son jeun, ou des doutes certains, ou, enfin, je sais plus, mais en tout cas ils n'en savaient rien.

Sauf qu'il n'était plus là.


ah tiens ! mais c'est intéressant ça dis-voir ! merci pour l'info.
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MessageLun 20 Mar 2006, 19:35:42 Répondre en citant
wiliam kain a écrit:
Bluedream a écrit:
Oui bien sûr, tu peux, puisque même Libé a fait une double page la semaine dernière sur sa disparition, confirmant ainsi qu'on existait dans des certitudes douteuses sur son jeun, ou des doutes certains, ou, enfin, je sais plus, mais en tout cas ils n'en savaient rien.

Sauf qu'il n'était plus là.


ah tiens ! mais c'est intéressant ça dis-voir ! merci pour l'info.


Ben, vas-y Blue aide Willi à faire ses gages...comme si c'était pas assez facile pour lui...!!! Wink

Désolé Willi mais j'ai même pas eu le temps de finir ta nouvelle, alors il faut que tu ralentisses le rythme, j'arriverai jamais à te suivre, pourtant je suis plutôt endurante comme nana...!!!
En tout cas j'ai beaucoup apprécié la première partie de ce gage...vite, vite une suite!!!

(je sais c'est super contradictoire avec ce que j'ai dit précédemment mais ya qu'les imbéciles qui changent pas d'avis!!)
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MessageLun 20 Mar 2006, 23:56:39 Répondre en citant
wiliam kain a écrit:
Bluedream a écrit:
Oui bien sûr, tu peux, puisque même Libé a fait une double page la semaine dernière sur sa disparition, confirmant ainsi qu'on existait dans des certitudes douteuses sur son jeun, ou des doutes certains, ou, enfin, je sais plus, mais en tout cas ils n'en savaient rien.

Sauf qu'il n'était plus là.


ah tiens ! mais c'est intéressant ça dis-voir ! merci pour l'info.


début de semaine dernière puisque la photo a été reprise en fin de semaine pour illustrer leur commentaire sur une photo publiée

(vachement modeste la démarche, faire un article pour expliquer pourquoi ils ont super bien choisi une photo.... ou comment se faire de l'auto-promotion à peu de frais)
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MessageMar 21 Mar 2006, 14:04:53 Répondre en citant
(fini, la fin est bof-bof, soyez indulgents)


Adouk
---


Nous avons quitté la route il y a une heure. Nous marchons maintenant le long de ce sentier qui n'existait pas il y a un mois. Les pas de plusieurs milliers de curieux, pélerins et croyants en tout genre n'ont pas mis longtemps à creuser ce chemin dans la forêt.

La piste poussiéreuse serpente sous les grands arbres centenaires dont les hauts feuillages nous protègent un peu du soleil brûlant. Seule perdure la sensation d'étouffement dans cet air saturé d'eau, sorte d'immense serre naturelle dont profitent de nombreuses fleurs chamarées et une micro-faune bourdonnante.
Nous suivons sans empressement une vieille femme et un petit garçon pieds-nus. Leurs plantes ocres soulèvent la terre rouge à chaque pas. A quelques dizaines de mètres plus loin, nous apercevons d'autres marcheurs. Ils apparaissent puis disparaissent derrière les troncs éléphantesques jalonnant le parcours. La sueur coule dans la nuque de mon guide, et sa peau cannelle dégage une entêtante odeur de curry. Il avance en silence, régulièrement, en marcheur habitué au relief de cette région reculée.
Un lointain son grave nous parvient maintenant: l'écho d'un gong qui meurt absorbé par la végétation dense. Plus nous progressons, plus il prend de l'ampleur. Un détour du sentier, puis s'ajoutent à ce rythme lent des accords plus aigus d'instruments que je ne reconnais pas. Nous approchons...
Mon guide s'arrête enfin. Il attend que j'arrive à sa hauteur et me désigne du doigt un tertre autour duquel est dressée une palissade de fortune. A cette heure encore matinale, seule une centaine de personnes est rassemblée ici. La plupart d'entre eux sont assis et semblent prier: des hommes surtout, crâne rasé et robe orange, mais aussi quelques femmes seules ainsi qu'une poignée d'enfants dociles. Plus tard dans la journée, ils seront presqu'un millier agglutinés au pied de la fragile barrière de bois.

-- Il est là, articule le guide à voie basse.
Je fronce les yeux pour tenter d'apercevoir la forme humaine... Oui, ça y est... Entre deux racines géantes, un jeune homme en position du lotus. Je sors mes jumelles de leur étui, fais rapidement la mise au point, et du flou surgit en gros plan l'enfant au visage de pierre, les yeux clos, l'air serein. Pas un frémissement sur ses traits. Pas un mouvement du thorax. Rien qu'une immobilité surnaturelle... On dirait une statue, ou un défunt recevant la visite de ses proches. J'ai l'impression dérangeante de regarder une photo. Ses cheveux noir de jaie tombent en vagues dans son cou et couvrent son front, jusqu'à la limite des arcades sourcilières. Il est plutôt musclé. Epaules larges, pectoraux bien dessinés, ventre plat, il ne porte qu'un morceau d'étoffe vaguement blanche en guise de pagne.
Le guide se penche à mon oreille et murmurre dans un anglais approximatif:
-- Il est là... "Little Buddha". Son nom, c'est Adouk. Bientôt dix-sept ans.
Un enfant... Ce n'est qu'un enfant... Qu'est-ce qui l'a poussé à venir s'isoler, se couper du monde...
-- Est-ce que... Est-ce qu'il prie ?
-- Non, pas de prières. Avant oui, mais c'est fini. Adouk juste maintenant, me répond l'indien.
Je ne saisis pas sa dernière phrase. "Juste maintenant" ? Mais mon guide repart, direction une cahute située à côté de la palissade.

Comme nous nous en approchons, je note que la barrière forme un grand cercle d'une quarantaine de mètres de diamètre, quasi-parfait, dont le centre est de toute évidence le jeune Adouk. Aucun des nombreux pélerins ne semble chercher à trop approcher cette clôture, encore moins à la franchir. Tous demeurent respectueusement à quelques pas de l'enceinte, les yeux baissés sur un livre de prières ou psalmodiant en silence, une amulette au creux de leurs mains.
Arrivé au cabanon, mon guide s'adresse à un homme âgé, à la barbe flave dont la pâleur contraste avec le teint cachou. L'aïeul est habillé d'un pantalon sombre élimé et d'une veste beige fatiguée, une tenue qui détonne ici où la toge safranée est de mise.
Ils échangent quelques mots rapides dans cette langue nerveuse et coulante que je ne maîtrise pas. L'ancêtre me jette alors un regard:
-- Votre guide n'a pas su me dire précisément ce que vous étiez venu chercher ic. Etes-vous journaliste ? me demande-t-il dans un anglais étonnament parfait.
Je lui expose les raisons de ma venue: le recueil d'histoires en terre indienne, la commande pour le projet ethnologique, ma découverte récente de l'existence du "Little Buddha". Il écoute, silencieux, cherchant dans mes yeux la sincérité qui doit confirmer mes propos.
Apparemment satisfait, le vieil homme passe une main sur sa barbe maigre et se tourne en direction d'Adouk:
-- Tout est là. Libre à vous d'observer, tant que vous ne l'approchez pas.
Il me gratifie d'un sourire jaune de nicotine, attendant probablement que je m'éloigne sous cette bénédiction. Mais je ne peux pas me contenter de cette phrase. Je dois comprendre.
-- Qui est ce jeune Adouk ?
L'homme hausse un sourcil étonné en m'entendant prononcer le prénom:
-- Votre guide est bien bavard... Adouk est le fils d'un couple de paysans du Shinabad.
Pour l'avoir traversée il y a quelques semaines, je sais que cette région est à plus de quatre cents kilomètres.
-- Mais pourquoi avoir fait tout ce chemin ? Pourquoi est-il venu ici ? Ne pouvait-il pas... euh... méditer là-bas ?
Le vieillard me toise encore une longue minute. Il se demande probablement jusqu'à quel point il peut me parler.
-- Il ne "médite" pas. Pas plus qu'il ne "prie"... Et il n'est pas venu ici, c'est ici et maintenant qui l'ont appelé, lache-t-il finalement.
Sur ces mots, il se détourne et engage la conversation avec un jeune paysan qui s'incline bas devant lui.

A la fois intrigué et frustré par ces paroles sybillines, je fais quelques pas en direction de la palissade: toujours statique dans l'ombre de l'immense arbre, l'enfant figé s'offre à mon regard d'occidental borné.
Je décide de rédiger sur place une note à son propos. Je repartirai tard dans l'après-midi, quand les heures chaudes seront passées. Je pose donc mon sac à dos et entame la rédaction de l'article dans mon épais carnet de voyage, faisant une courte pause à midi pour avaler une légère collation.

La journée est déjà bien avancée quand une voix dans mon dos me fait sursauter. C'est le vieil homme de la cahute qui s'est approché en silence.
-- Qu'est-ce que c'est ? me demande-t-il en désignant mon recueil de notes d'un index à l'ongle jauni.
-- Ce sont mes articles... Vous savez, pour la mission ethnologique.
-- Non, non, m'interrompt-il. Ça, qu'est-ce que c'est ?
Il tapote maintenant un des feuillets libres qui dépasse de mon cahier. Je me rends compte qu'il cherche à cacher son étonnement. Quelque chose se joue, et peut-être pourrai-je obtenir de lui des informations si je montre patte blanche.
-- C'est un parchemin, une prière.
-- Mmmhh, marmonne-t-il.
Ça ne suffit pas, je le sais. Il faut que je sois plus précis.
-- Rahvi Shamalonlupa me l'a donné en gage d'amitié.
-- Savez-vous ce que cet écrit signifie ? me questionne-t-il, une lueur dans le regard.
Je choisis mes mots avec précaution. Je ne connais pas tout de ce parchemin, mais je peux encore donner le change.
-- Oui, je sais... L'ensemble et l'esprit.
L'aïeul se redresse alors, un étrange sourire dessine sa satisfaction. J'ai passé le test. Sans mot dire, il vient de m'accorder ses faveurs. Il relève les yeux vers l'enfant de pierre, puis il parle:
-- Adouk a été choisi et appelé il y a un mois. Je ne suis pas sûr qu'il ait immédiatement compris, mais c'est un pur, et il a accepté sans tergiverser.
L'homme me révèle tout de l'enfance de "Little Buddha": sa vie simple, son respect naturel pour ce qui l'entoure, son sens inné de l'empathie, de l'écoute, du pardon, de l'entre-aide.
-- Il a été choisi entre tous.
Je risque une question:
-- Par qui ?
-- Non, pas "par qui", mais "par quoi"... Par le cadeau.
Je ne saisis pas ce qu'il entend par "cadeau", mais je préfère éviter de lui montrer mon ignorance. Le concept m'échappe. J'essaye une voie indirecte:
-- Dans quel but ?
-- Donner une texture, une existence, de la matière au cadeau... Lui permettre de se concrétiser ici.
Je reste silencieux, l'invitant à continuer.
-- Rien en nous n'existe dans le cadeau, poursuit-il. Vous autres en occident, vous avez tendance à oublier votre passé, et à répéter les mêmes erreurs sans fin. Vous vivez dans l'espérance d'un futur satisfaisant. Un fantasme de perfection dans l'instant à venir. A l'inverse, nous, nous sommes peu enclins à regarder vers l'avant. Nous vivons en essayant de tirer les leçons du passé. Mais nous ne sommes ni l'un ni l'autre dans le cadeau.
La lumière se fait d'un coup... Le "cadeau". "Present", ou "gift" en anglais. Il fallait que je comprenne "le présent". Je maudis intérieurement cette confusion, ma maîtrise approximative de la langue de Shakespeare... Mon interlocuteur continue:
-- Le présent est un point sur une droite. Nous navigons en aveugle, étalés sur cette ligne, ingérant cet atome de temps, sans cesse, pour le transformer rapidement en élément de notre passé. Il est trop insaisissable pour être vécu per se.

Le soleil est bas maintenant, et la plupart des visiteurs sont repartis chez eux. Les musiciens ont plié bagage, mon guide n'est plus là, seule reste une poignée de moines penchés sur leurs livres, à une centaine de mètres. Le vieillard soupire, et son regard balaye lentement la forêt calme et attentive.
-- Pourtant, le présent a décidé de se manifester, et il a pris racine ici-même, parmi ces arbres, et il a appelé à lui Adouk.
Une expression latine me revient subitement en mémoire... "Jusqu'à présent"... "Ad huc"... Adouk... Je ne crois plus au hasard. Le vieil homme me tire de ma rêverie:
-- Avez-vous remarqué la petite tache noire sur la jambe gauche d'Adouk ?
Je plisse les yeux. Oui, un petit point noir d'ébène sur le mollet poussiéreux de l'adolescent.
-- Regardez bien, et vous comprendrez, termine l'aïeul qui fait alors demi-tour et commence à redescendre le chemin.
-- Vous partez maintenant ? Vous habitez le village ? Où puis-je vous retrouver ?
Mais en guise de réponse - ou d'au-revoir, l'homme lève la main sans ralentir son pas ni se retourner. Me voici presque seul, au pied de la palissade dont l'ombre de fin d'après-midi dessine des dents démesurément allongées, machoire avide de ténèbres. Je regarde encore l'intrigant point sur la jambe d'Adouk, mais la lumière est basse, je ne distingue pas grand-chose. Je ressors mes jumelles: l'arbre, puis la tête de Little Buddha... Je descends encore... Le mollet... Le disque noir... Un ovale plutôt... On dirait un insecte. Oui, c'est une mouche.
Bien. Et alors ? Qu'y a-t-il d'exceptionnel à une mouche se posant sur une jambe, si ce n'est que ça démange ? Je fixe toujours l'animal étrangement immobile... A bien y regarder, l'insecte a ses ailes déployées et comme figées. Il ne se déplace pas, ne frotte pas ses pattes, ne frémit pas. Il est tout comme Adouk... arrêté.
Je décide de balayer toute la scène aux jumelles: j'examine les racines épaisses comme des cuisses, la terre sèche au sol, Adouk encore... Je remonte le long du tronc... A trois mètres de hauteur, surprise: une feuille qui tombe. Ou plutôt, immobile dans sa chute. Elle est juste là, en l'air, statique, suspendue au-dessus du vide, figée.

Il y a une bulle autour de "Little Buddha", un espace à part, qui ne laisse aucune trace dans notre passé, car il est toujours le même, et qui ne marquera en rien le futur pour la même raison. Une bulle de présent, quelque chose d'intangible pour nous autres. Je ne sais pas si le jeune paysan a agi comme un catalyseur, si même il a eu un rôle à jouer. S'est-il sacrifié ? Vit-il ? Et que vit-il ?
Il est juste là. Element sur le point présent, ce point que nous ne vivons jamais. Juste là. Juste maintenant. Adhuc.


(gage terminé)
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MessageMar 21 Mar 2006, 16:35:44 Répondre en citant
bravo

Très bien.

J'archive...
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Bluedream
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MessageMar 21 Mar 2006, 22:23:13 Répondre en citant
C'est sympa ton idée de bulle de présent où tout est arrêté, t'es difficile avec toi.
En plus c'est bien amené, surtout quand on sait que ça vient de Paris-Match, au départ.

Bien joué
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MessageMer 22 Mar 2006, 08:19:19 Répondre en citant
Bluedream a écrit:
C'est sympa ton idée de bulle de présent où tout est arrêté, t'es difficile avec toi.
En plus c'est bien amené, surtout quand on sait que ça vient de Paris-Match, au départ.

Bien joué


merci, mais je précise: j'ai vu "little buddha" sur envoyé spécial, pas dans les pages du... euh... magazine (j'allais dire un gros mot) que tu cites.
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Yno
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MessageJeu 23 Mar 2006, 09:15:12 Répondre en citant
j'avais pas eu le temps encore de lire ce gage terminé...
et c'est comme à chaque fois un régal à lire...

Merci Wili.
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