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Sur Clara

 
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Margot
Stylo-plume

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Humeur du Jour: miluji tě

MessageDim 01 Mar 2009, 08:35:25 Répondre en citant
Sur Clara


Les clients sont nombreux ce soir ! L’offre promotionnelle y est sans doute pour beaucoup. C’est vrai que le magasin ne tourne plus très fort depuis l’incident du mois dernier et les journaux qui ont relayé l’affaire n’ont rien arrangé : 600.000 euros de perte sèche, rien que pour le mois de mai.
Remarquez, je m’en fiche, moi : qu’on fasse le chiffre et qu’on atteigne l’objectif ou pas, ça ne joue pas sur mon salaire, mais ces pauvres toiles, ça, c’est autre chose.
Elles sont plus nombreuses depuis que le directeur a décidé de se diversifier pour couvrir plus largement la demande des clients. Il y a de ça quelques mois, nous n’en présentions que quelques-unes, triées sur le volet et aujourd’hui, elles sont plus de trente, réparties dans tout le magasin.
Je les plains, moi, ces toiles. Oh je sais bien qu’elles ont choisi ce métier, qu’elles sont très fières de représenter ce courant d’art moderne. Le summum du luxe et de l’élégance mis à portée de bourse du péquin du coin.

J’avais visité des expositions d’art corporel, comme tout le monde bien sûr, et j’avais admiré le travail du maître sur ce matériau vivant. La puissance des torsions des muscles, et les visages impavides, les couleurs aussi, imprimées sur les chairs. Je me souviens surtout d’une en particulier : « Le Jeune homme et la Mort » : la toile était posée en équilibre sur une chaise, les jambes fléchies sur l’assise et le buste incliné en avant, torsion de trois quart. Le maître l’avait peinte en ocre et terre de Sienne, des ombres mauves soulignaient les muscles noués des cuisses, des fesses et du dos. La tête de la toile était rejetée en arrière et l’éclairage à l’aplomb rendait les traits indistincts. La tête paraissait séparée du corps, comme happée, déjà, par la faucheuse. J’étais restée longtemps la regarder. Mais elle était évidemment hors de portée pour moi. Le prix de ces toiles peut atteindre le million d’euros en exposition à demeure chez l’acquéreur, entretien et réfection compris. C’est qu’elles sont fragiles aussi, ces toiles. Tout savants qu’ils sont, ils n’ont toujours pas réussi à réguler la thermie du corps pour empêcher les pigments de couleur de sécher et craqueler après trente heures de pose.

Je ne m’étais pas vraiment interrogée sur les œuvres avant de les voir exposées au magasin. Elles étaient belles, c’est tout. Et puis le directeur m’a proposé le poste d’agent d’entretien pour les toiles de catégorie 3.
La plupart sont d’anciens modèles, reconverties en objet d’art usuel. Conçues en série, elles n’ont pas la renommée des grandes toiles de maître. Elles sont moins résistantes aussi. Leur pose correspond à l’utilité qu’on leur a attribuée, et le numéro de série figure sur la face interne de la cheville.
Mon travail consiste à empêcher que les clients les touchent, les enfants surtout. A vérifier la tenue des pigments, et à appeler le Centre de réfection d’art le cas échéant. Enfin, je les aide à se défaire de la pose à la fermeture.

Je m’occupe de quatre séries de toiles : la Desserte, destinée à recevoir les plats de service, une grande toile dont la pose rappelle un peu celle des Egyptiens sur les bas-reliefs : debout, bras pliés à l’horizontale et poignets cassés, sa jambe gauche est fléchie à hauteur du genou. Des tablettes de mélaminé ont été fixées aux mains et sur le genou gauche et peuvent supporter le poids des piles d’assiettes.
Psyché est plus simple, sa pose plus facile à tenir : un simple miroir qu’elle tient devant elle. Son corps est recouvert de pigments d’or vieilli et ses yeux d’une pâte occultante couleur argent. Elle ne voit rien, et c’est le plus dur pour elle : pour conserver son équilibre bien-sûr, mais aussi quand j’ôte le maquillage et que ses pupilles se rétractent douloureusement sous la lumière qui l’aveugle.
Il y a aussi L’Araignée, une toile destinée à l’ameublement d’une chambre d’enfant. Elle sert de table, à quatre pattes sur le sol, le dos large et droit, et les jambes postiches fixées aux hanches permettent d’asseoir quatre enfants. Elle est rigolote L’Araignée, avec son grand corps strié de noir et de jaune et ses chélicères factices ! Les enfants en raffolent et j’ai beaucoup de mal à les empêcher de monter dessus alors que la toile n’est pas acquise encore.
Enfin, Sweety2 est une parure de lit, un coussin dont le corps est couvert d’une peinture chauffante couleur chair et les espaces intercostaux enrichis de capitons synthétiques. La pose de cette toile est la seule à être flexible, elle se ploie au gré des envies du client : qu’il bouquine la tête posée sur son ventre ou qu’il l’enlace dans son sommeil. Au repos, elle est roulée en boule, les genoux au menton, les chevilles dans les mains. C’est la pose de repos que tiennent les toiles de cette série sur leur socle devant les clients.

C’est un travail agréable et pas fatigant. Il est 20h et je vais bientôt aller descendre les toiles. Je les redresserai une par une, les laissant s’étirer et retrouver la souplesse de leurs articulations ; après quoi je les masserai sous la douche sèche, pour faire disparaître la fatigue musculaire. Je m’occuperai d’essuyer les pâtes occultantes des Psychés et de ranger les chélicères des Araignées dans les boîtes étiquetées sur l’étagère. Je les aiderai, enfin, à revêtir leur tunique imprégnée de solvants pour leur permettre de rentrer chez elles sans se faire remarquer.
J’espère seulement les retrouver toutes demain matin, pour l’ouverture. Le mois dernier une toile de la série Clara a été retrouvée éventrée sur le parking du magasin, un vandale, sans doute, ou un contradicteur de l’art moderne.

(Inspiré de Clara ou la Pénombre, de Somoza)
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« Comprendre le monde comme une question » Milan Kundera


Dernière édition par Margot le Ven 13 Mar 2009, 07:57:45; édité 1 fois
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Aladin
Plume d'oie

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Humeur du Jour: In Cauda venenum

MessageMer 11 Mar 2009, 16:22:42 Répondre en citant
Ca fait froid dans le dos tout ça. Une espèce de SF néoréaliste. Brrrr. Excellent !
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Entrer en soi-même, c'est découvrir la subversion
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Margot
Stylo-plume

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Localisation: salamandre au feu lovée
Humeur du Jour: miluji tě

MessageMer 11 Mar 2009, 19:03:50 Répondre en citant
Aladin a écrit:
Ca fait froid dans le dos tout ça. Une espèce de SF néoréaliste. Brrrr. Excellent !

Merci Marinero !
C'est exactement ça ! de la SF d'anticipation néoréaliste.
Je ne m'y connais pas assez en arts, mais si ça se trouve, ce type de travail sur le matériau humain a déjà été tenté. J'aimerais bien en savoir plus... si quelqu'un a des infos...

Si ça te plaît, alors tu adorerais Clara ou la Pénombre de JC Somoza. Tu iras jeter un oeil ?
C'est mon chouchou Somoza. love

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Chrysopale
Pointe bic

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Localisation: Trop au nord... 'fait froid
Humeur du Jour: Fermé pour cause d'inventaire

MessageJeu 12 Mar 2009, 22:45:40 Répondre en citant
Je n'ai qu'un mot à dire : bravo. Ca fait peur ton texte, je sens que je vais aller lire celui qui l'a inspiré...
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Plus on pédale moins fort, moins on avance plus vite...

Il était un foie, deux reins, trois fois rien... minuscule terrien, ou pas grand chose...
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Lunatik
Mine graphite

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MessageVen 13 Mar 2009, 01:53:07 Répondre en citant
note10/10

Juste un détail:
Citation:
mais aussi quand j’ôte le maquillage et que ses pupilles se rétractent douloureusement sous la lumière qui l’aveugle encore.
Il y a encore L’Araignée, une toile destinée à l’ameublement d’une chambre d’enfant. Elle sert de table, à quatre pattes sur le sol, le dos large et droit, et les jambes postiches fixées aux hanches permettent d’asseoir quatre enfants. Elle est rigolote L’Araignée, avec son grand corps strié de noir et de jaune et ses chélicères factices ! Les enfants en raffolent et j’ai beaucoup de mal à les empêcher de monter dessus alors que la toile n’est pas acquise encore.

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Margot
Stylo-plume

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Humeur du Jour: miluji tě

MessageVen 13 Mar 2009, 07:55:36 Répondre en citant
Merci Chrysopale pour ton commentaire et si ce texte peut te donner envie d'aller lire Somoza, alors il est réussi ! Mr. Green

Lunatik ! Damned, j'avais manqué cette répétition aux relectures. Merci, je vais la corriger.
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Pierco
Mine graphite

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Messages: 7

MessageVen 13 Mar 2009, 09:23:40 Répondre en citant
Vachement bien!

Par contre depuis hier, au lieu de bosser, j'arrête pas de chercher autour de l'art contemporain pour trouver si l'idée a été tentée. Ca me dit vaguement quelque chose... Peut-être dans les expérimentation autour du body-art japonais des années 50-60? Ou bien vers Gunther van Hagens, même s'il s'agit plutôt de plastination (tiens! une idée à explorer même pour ton texte... avec une espèce de fascination de dévoilement du corps... des corps/objets désincarnés au sens propre...)?
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Margot
Stylo-plume

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MessageVen 13 Mar 2009, 11:47:26 Répondre en citant
Pierco a écrit:
Peut-être dans les expérimentation autour du body-art japonais des années 50-60? Ou bien vers Gunther van Hagens, même s'il s'agit plutôt de plastination (tiens! une idée à explorer même pour ton texte... avec une espèce de fascination de dévoilement du corps... des corps/objets désincarnés au sens propre...)?

Merci pour ton commentaire Pierco.
Je viens d'aller faire un wiki-wiki sur la plastination et Gunther von Hagens : c'est très étrange. Le travail est morbide, évidemment, mais aussi, en le mettant en scène, il désacralise le corps. Je n'ai pas eu l'impression d'observer un cadavre.
Cela dit, le caractère choquant et difficilement soutenable doit apparaître en exposition réelle. Et moi qui n'apprécie pas du tout de voir une momie livrée aux regards, je ne me sens absolument pas prête ni attirée.
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Syane
Stylo-plume

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MessageLun 23 Mar 2009, 22:53:08 Répondre en citant
Très nickel, très parfait, très froid.

Trop ?

Ze forme. Le "Je" me semble artificiel parce que pas suffisamment vivant : même si c'était juste un extra-terrestre on s'en fout, mais ce n'est forcément pas juste un pronom qui énonce et là il ne me semble pas avoir d'autre consistance, fonction que ça, d'énoncer. Comme c'est le créateur du truc, il manque : un brin de sa personnalité, de ses envies, des manies.

Ze fond. Il manque, à mes yeux, un je-ne-sais-quoi qui ferait un peu vibrer, une corde personnelle, des entraves personnelles et franchement Margot tu débriderais un peu plus ton verbe intérieur dans ce genre de récit, et alors là...je pense que ce serait vraiment génial (bon, à MES yeux, ok). Le sujet est en l'occurrence palpitant. Smile



(de toi à moi, ça me fait plaisir et m'étonne de te lire t'aventurer écrire, tellement que j'osais point trop commenter jusque là Sur Clara. kis )
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Margot
Stylo-plume

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Humeur du Jour: miluji tě

MessageMar 24 Mar 2009, 20:39:33 Répondre en citant
Tout ce que tu dis est très juste, sur la forme comme sur le fond.
Le hic, c'est que je ne sais pas travailler le texte narratif. J'ai le plus grand mal à savoir par quel bout prendre la chose.
Et si je peux travailler le rythme et les sonorités, je suis complètement incapable de travailler sur le texte dans son ensemble (l'énonciation par exemple). pas de ma faute

Je crois bien que s'il n'y avait pas les casse-tête ou exercices de l'amuse-plume, je n'écrirais jamais de texte narratif, c'est trop difficile pour moi. :bea
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Syane
Stylo-plume

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Inscrit le: 06 Mar 2007
Messages: 3 817

MessageMar 24 Mar 2009, 20:54:00 Répondre en citant
Margot a écrit:
Tout ce que tu dis est très juste, sur la forme comme sur le fond.
Le hic, c'est que je ne sais pas travailler le texte narratif. J'ai le plus grand mal à savoir par quel bout prendre la chose.
Et si je peux travailler le rythme et les sonorités, je suis complètement incapable de travailler sur le texte dans son ensemble (l'énonciation par exemple). pas de ma faute

Je crois bien que s'il n'y avait pas les casse-tête ou exercices de l'amuse-plume, je n'écrirais jamais de texte narratif, c'est trop difficile pour moi. :bea

Franchement, je te sais honnête et pourtant je doute fort de cette incapacité dont tu parles. Souvent, et tu le sais bien, on n'est pas le meilleur juge sur soi-même. Smile
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