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Grégoire Bouillier, Rapport sur moi

 
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Bluedream
Plume d'oie

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MessageDim 13 Juil 2008, 23:11:41 Répondre en citant


Une critique de livre à la radio, entendu il y a quelques années, se finissait par la lecture de la première page.
J'ai saisi le premier crayon venu pour noter les références du premier livre de ce type totalement inconnu.



J'ai vécu une enfance heureuse.

Un dimanche après-midi, ma mère surgit dans notre chambre où mon frère et moi jouons chacun dans notre coin : "Les enfants, est-ce que je vous aime ?" Sa voix est intense, ses narines fantastiques. Mon frère répond sans ambiguïté. J'hésite à me lancer du haut de mes sept ans. J'ai conscience de l'occasion et, en même temps, je redoute la suite. Je finis par murmurer : "Peut-être que tu nous aimes un peu trop". Ma mère me regarde avec épouvante. Elle reste un moment désemparée, se dirige vers la fenêtre, l'ouvre avec violence et veut se jeter du cinquième étage.
Alerté par le bruit, mon père la rattrape sur le balcon alors qu'elle a déjà passé une jambe dans le vide. Ma mère hurle et se débat. Ses cris résonnent dans la cour. Mon père la tire sans ménagement en arrière et la ramène comme un sac à l'intérieur de la pièce. Dans la lutte, la tête de ma mère heurte le mur et ça fait klong. Visible sur le mur, une petite tache de sang témoigna longtemps de cette scène.
Un jour, je dessine au feutre noir des cercles autour et m'en sers de cible pour jouer aux fléchettes ; lorsque je mets dans mille, j'imagine retrouver un bref instant la faculté de parler sans crainte.




Autres parcelles de ses fragments de sa vie, racontés dans son ordre aléatoire, empli d'humour de couleur variable et de petites phrases où se cachent des pépites.


Au bout d'un couloir, je pousse une porte. C'est une salle de bains. Me tournant le dos, madame Fenwick est en train de se laver les fesses au bidet. Elle est nue. C'est un spectacle éblouissant. Jamais je n'ai vu une chose si belle.
Aujourd'hui encore je rends grâce de ce que madame Fenwick ne m'ait pas entendu arriver car, de longues secondes, je peux la contempler à mon aise. Je ne songe d'ailleurs pas à me cacher. Je reste sur le seuil de la salle de bains, saisi d'admiration, uniquement soucieux de ne pas troubler la perfection de cette scène qui, par la suite, pourra convenir à mille visages puisqu'elle ne m'en impose aucun. Car dans ma mémoire se grave uniquement la vision d'un dos éclatant, la grâce auburn de cheveux caressant les épaules, l'ondulation dorée de la colonne vertébrale tandis que ploie le bras pour disparaître dans l'entrecuisse, suivi des reins qui se creusent lorsque passe le gant de toilette dans la raie des fesses – Ingres et Delacroix réconciliés rien que pour moi dans une salle de bains.
[…]
Elle est magnifique, d'une allure qui, je l'apprendrai un jour, n'appartient aux femmes que lorsqu'elles sont épanouies et n'ont jamais eu à faire la vaisselle de leur vie. Seule la bourgeoisie éclairée produit parfois de tels mirobolants spécimens, qui font son unique et néanmoins désespérant mérite.




Encore sa mère

C'est l'hiver et il fait nuit lorsque mon frère et moi rentrons un soir de l'école après l'étude. L'appartement est bizarrement plongé dans l'obscurité. Ma mère pleure dans le salon. En nous entendant, elle a allumé la petite lampe de la cheminée. Elle est assise dans le grand fauteuil Henri II. Ses yeux sont rouges et gonflés. Nous la regardons sans un mot.
Elle finit par dire d'une traite : "Les enfants, votre père est parti. Il veut divorcer. Avec qui voulez-vous aller ?" Je reste stupide. Je vois mon frère se précipiter vers ma mère, il la serre dans ses bras, l'embrasse partout, c'est comme s'il avait toujours attendu ce moment et son empressement m'écoeure. Ma mère fond en larmes. Elle aussi se blottit contre lui. Ils restent enlacés, comme fondus.

Je ne bouge pas. Je suis planté au milieu du salon. A mes pieds mon cartable tient debout tout seul. Je regarde vers l'entrée. Je fixe le grand rideau de velours vert bouteille qui dissimule la porte et c'est comme si j'attendais de lui une réponse qui ne vient pas. Il est le dernier à avoir vu mon père et j'ai l'impression qu'il me suffirait de le soulever pour voir apparaître papa devant moi.
Qu'ai-je fait ? Je veux aller avec lui mais elle ne le supportera pas. Elle va encore se jeter par la fenêtre ou je ne sais quoi si je réponds mal. Je ne veux pas qu'elle se tue à cause de moi. Il n'y aura plus personne pour la rattraper.

Je la déteste de nous poser cette question. Elle n'a pas le droit. Je refuse. C'est la seule pensée qui me traverse. Mais je baisse la tête et m'entends murmurer tout bas : "Avec toi maman". J'entends alors nettement le bruit d'un drap qui se déchire. C'est un son totalement incongru. Qu'est-ce que c'est ? Je tourne la tête. Mais ça vient de moi : un drap se déchire dans mon corps. Je l'entends distinctement. Assez fort même. C'est bien un drap. Quelque chose de déchire en moi qui est un drap. On dirait que ça vient de mon ventre ou de ma poitrine. Je n'ai pas le temps d'en savoir plus que c'est déjà fini. Deux trois secondes au maximum. Il y avait donc un drap en moi ? Ma mère essuie ses larmes. Elle dit : "Merci les enfants. Vous êtes gentils". Je me hais.

Encore aujourd'hui, je ne sais rien de plus déchirant qu'un drap.




Sa vie sociale

Je laissais les autre débattre à la cantine des grands problèmes de l'heure, comme s'ils avaient prise sur eux. A les entendre, l'organisation sociale était menacée de toute part et il était urgent de la défendre. Je fixais mon assiette. Certains m'interpellaient amicalement : n'étais-je pas d'accord que cette société était épouvantable et qu'il fallait l'améliorer ; je répondais qu'améliorer ce qui était épouvantable, c'était le rendre pire encore. Ceux qui n'avaient rien vécu étaient les plus acharnés à blâmer ma désinvolture. Je n'essayais même pas de leur expliquer que mon ambition n'était pas d'exister dans ce monde, mais de faire exister un monde.




Ses premiers émois et ses considérants mathématiques

C'est cette année-là que Béatrice parut. La mixité venait d'être introduite dans les établissement scolaires français et elle fut la seule à venir dans notre classe. Notre dépit ne dura guère : elle était une eau vive, et à la voir on pouvait croire aux champs de mimosas en plein Paris. Elle n'était pas farouche. Ses seins roulaient sur l'or.
[…]
Le soleil de juin l'illuminait. Elle fut la première que j'embrassai de ma vie. Sa langue s'enroula autour de la mienne. Au début cela me désarçonna ; puis je trouvai tout merveilleux. Cela se passait sous un grand marronnier, qui n'a plus osé bouger depuis.
[…]
A la rentrée suivante j'arrivai le premier jour très tôt au collège. J'avais hâte de la retrouver mais elle avait changé d'établissement.
[…]
Je montai en cours. Le premier était celui de chimie. Il fallut faire un exercice. Je le résolvais en moins de deux, découvrant soudain que je savais la règle de trois. Je savais la règle de trois alors que cette opération m'avait torturé toute l'année précédente, détruit le moral jusqu'à la terreur, dressé en mur.
Deux mois plus tôt j'étais incapable de faire une règle de trois, et voilà que sans faire le moindre effort ni seulement y songer je savais sans qu'on me l'explique la règle de trois, dès le premier cours de chimie, je savais poser et résoudre une règle de trois, je comprenais de quoi il s'agissait comme si je l'avais toujours su et que la règle de trois était une évidence qui faisait partie de moi depuis ma naissance.

Des mois durant je posais partout des règles de trois : sur les tables, mon lit, le visage de mes parents, les rues et jusqu'au plafond. Tout n'était que règle de trois, que je résolvais frénétiquement, et à chaque instant. Le monde était une facile règle de trois.
Cette euphorie dura tout le premier trimestre durant lequel je me demandais quel secret unissait la règle de trois, Béatrice et notre baiser. Quelle était la nature de cette rencontre fortuite ? Si un premier flirt me révélait la règle de trois, à quelle découverte devais-je m'attendre lorsque je ferai l'amour ? Et si c'était avec deux femmes ? A trois dans un lit, comme mes parents ? Inversement, à quoi tenait la découverte de la loi d'Avogadro Ampère ? La marchandisation du monde ?
[…]
Depuis ce jour, j'ai su que rien ne s'affrontait de face, car tout est buée, condensation d'autre chose, un problème d'algèbre ou de cœur. Béatrice n'avait pas disparu en vain : elle était toujours là, fée algébrique devenue, m'accompagnant partout, on ne sépare les continents impunément.

Une femme à qui je racontais cette histoire me révéla qu'elle était nulle en orthographe à l'école. Jusqu'à ce qu'elle eût ses premières règles : subitement elle cessa de faire des fautes et se découvrit une aisance à l'écrit qu'elle pensait lui être interdite. Les règles de la grammaire qui, jusque-là, lui étaient apparues monstrueuses avaient comme par magie cessé d'être un mystère pour elle.





Grégoire Bouillier
Rapport sur moi
Editions Allia



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Il y a des choses qu'on ne peut dire qu'en embrassant... parce que les choses les plus profondes et les plus pures peut-être ne sortent pas de l'âme tant qu'un baiser ne les appelle.
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Nocel
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MessageLun 14 Juil 2008, 11:52:39 Répondre en citant
Ah ben c'est interressant ce truc ! Merci. :)

Bizarrement ça m'a fait penser à un blog d'un type qui a lui aussi visiblement une vie familiale et personnelle perturbée...

http://keiser.over-blog.com/0-categorie-134869.html
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Yno
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Humeur du Jour: Presque

MessageMar 15 Juil 2008, 06:35:18 Répondre en citant
en tout cas les extraits donnent plutot envie !
il va peut pas tarder à finir dans ma biblio celui là....
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Papeete
Pointe bic

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MessageMar 15 Juil 2008, 18:13:18 Répondre en citant
J'ai vécu une enfance heureuse.


oui ça fait écho ce truc là
si j'avais a lire là, ce serais surement ce livre

a garder dans un coin de ma mémoire Smile
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