Portail
 


||  Index  ||  Portail  ||  FAQ  ||  Rechercher  ||  Connexion  ||  S’enregistrer  ||
 
 
 Information importante 
Place des Mots ferme ses portes...
Noël

 
Poster un nouveau sujet   Répondre au sujet    Place des Mots Index du Forum -> AU TOUR DE LA PLUME -> Les Récits
Sujet précédent :: Sujet suivant  
Auteur Message
Fleur de lune
Stylo-plume

Hors ligne

Inscrit le: 29 Mar 2007
Messages: 403

MessageMer 30 Avr 2008, 01:56:11 Répondre en citant
Le souper est servi les enfants, venez vous asseoir! C’était ma mère qui nous appelait. Ce jour-là on aurait dit que la maison était bien différente des autres jours, ça sentait bon la cire parce que dans la journée mon frère Frédéric avait tout bien ciré le grand escalier en chêne après qu’on l’eut balayé et épousseté les poteaux tournés qui l’ornaient d’un côté. Il était long cet escalier là pis il y en avait des poteaux tournés, je peux vous le dire parce que c’est moi qui les époussetait. D’habitude j’haïssais ça faire l’époussetage des poteaux de l’escalier mais ce jour-là je m’y prêtais de bonne grâce. Frédéric, le plus jeune de mes quatre frères se dévouait à cirer l’escalier même si après il éternuait pendant des heures. Pour rien au monde il n’aurait donné cette tâche à l’un des autres de la famille. C’était bien le moins, c’était la seule fois de l’année où on le voyait faire ça.

Dans notre famille, on était six enfants, quatre gars et deux filles. Moi j’étais la plus jeune et j’avais un écart de dix années avec mon frère le plus vieux. Les quatre garçons sont nés en premier puis ma sœur est venue, j’étais la suivante mais je ne suis pas arrivée par le même chemin que les autres. Moi, je suis chanceuse parce qu’on m’a choisie parmi plein d’autres enfants. Mes frères pis ma sœur ils ont pas eu cette chance-là eux autres, c’est ça que ma mère me disait et je peux vous dire que ça me rendait fière pis que je marchais la tête haute quand elle me disait ça.

Nous tous les enfants, cette journée-là on mettait la main à la pâte et notre mère nous disait quoi faire. Untel devait faire la balayeuse au sous-sol, l’autre à l’étage ensuite et encore un autre au premier par la suite. On faisait de l’époussetage, on briquait l’argenterie et de temps en temps un des membres de la famille, parent ou enfant disparaissait mystérieusement pendant quelque temps pour s’embarrer dans sa chambre et faire des choses que moi je voulais voir. Je ne me privais pas d’aller cogner aux portes en trouvant tous les prétextes possibles pour jeter un œil sur ce qui se passait mais c’était bien rare que j’arrivais à apercevoir quelque chose. Ce jour-là le secret était de mise.

Dans l’après-midi maman nous disait de sortir nos beaux vêtements, nos bas pis nos souliers pour aller avec le reste de l’ensemble. On les disposait sur le dossier de notre chaise de pupitre dans nos chambres. Plusieurs fois par jour je courais à ma chambre pour toucher le tissu de ma robe toute bien repassée, pour enfiler vite vite mes souliers et rêver l’espace d’un instant au moment où je les porterais… Dans six heures… Dans cinq heures… Dans quatre heures et demie… J’avais tellement hâte au soir. Hâte que maman nous enlève à ma sœur et à moi les guenilles qu’elle avait posées dans nos cheveux le matin même. Ce soir on aurait des beaux boudins, c’était sûr parce qu’il n’y avait personne comme ma mère pour savoir poser les guenilles. Même ma sœur qui ne frisait pas naturel elle aurait des boudins qui tiendraient jusqu’à temps qu’elle se couche. Moi je les aurais jusqu’à temps que je lave les cheveux, pour ça aussi j’étais chanceuse.

Ah maman nous appelle pour le souper. Papa mange avec nous autres pendant que maman fait le service et qu’elle nous donne tout plein de recommandations en plus de nous dire de nous calmer un peu et de manger tranquillement. C’était bien difficile de manger tranquillement ce jour-là. Moi j’étais pas capable, je bougeais sans arrêt sur ma chaise, je riais un peu pour rien et beaucoup pour tout et je pense bien que mes frères et sœur se sentaient pareils sauf qu’eux autres ils s’énervaient moins. Ils avaient toujours l’air assez calmes même ce jour-là, même rendus au souper de ce jour-là. Ils faisaient des blagues pendant que moi je bouillonnais d’impatience et de bonheur!

Après le souper ma mère nous envoyait nous coucher. Il fallait faire une sieste pour être en forme, on allait passer la nuit debout et il fallait qu’on soit reposés pour être capable de passer au travers. Je m’en allais dans ma chambre, touchais encore une fois, deux fois ma jolie robe et puis ah… je l’essayais, avec les bas pis les souliers et je me regardais dans le miroir. Oups j’entendais un bruit et vite j’enlevais ces atours et mettait ma jaquette en flanelle blanche avec des petites fleurs roses. J’ai toujours aimé ces jaquettes-là, j’en ai eu pendant des années et des années, elle me battait les talons, avait des manches longues resserrées aux poignets, puis le tissu bouffait. Je me sentais une princesse. À me regarder, assurément j’étais une princesse!

Je finissais par m’assoupir mais je rêvais, je rêvais qu’il était l’heure, que le temps était venu et que j’étais toute énervée ou bien je rêvais que je ne me réveillais pas à temps et qu’on était rendu au lendemain, ce sommeil me faisait vivre toute une gamme d’émotions, années après années, en ce jour précis, le 24 décembre.

À 22h00 on nous réveillait. Là, maman enlevait les guenilles de nos cheveux et plaçait nos jolis boudins et on allait ensuite s’habiller pendant que papa s’occupait de voir à ce que les garçons soient bien mis et bien coiffés. À 23h00 on était prêts tous autant que nous étions. Maman nous passait en revue avant qu’on ne parte pour la messe de minuit. Pis on partait en voiture avec papa et maman, elle, restait à la maison pour voir aux derniers préparatifs et peut-être se reposer un peu mais il ne devait pas lui rester grand temps pour ça parce que quand on revenait elle aussi s’était changée, elle était belle comme une reine, c’était notre reine…

On voulait avoir des bonnes places à l’église alors on s’arrangeait pour être là à 23h30. En plus ça nous permettait de voir tous ces gens bien habillés qui arrivaient par petits groupes. Papa stationnait devant l’église et nous laissait débarquer pis nous autres on l’attendait près de la porte pendant qu’il allait se stationner. On avait plus le goût de s’énerver, pas avec de si beaux habits, non Monsieur! On allait à l’église St-Viateur d’Outremont, notre église de quartier pis quand on entrait des fois on entendait « Jean-Pierre Boivin et ses enfants » murmurés par des concitoyens. On se rengorgeait. On était pas meilleurs que les autres, non, mais c’est toujours agréable de voir que les gens vous reconnaissent, que ce soit à St-Viateur ou bien dans une paroisse de village. Ça nous donne l’impression qu’on existe aux yeux des autres. Moi j’aimais ça en tout cas. Pis on faisait pareil… Une fois à notre banc, on regardait les nouveaux entrants et on se murmurait « Ah voilà Madame Untel et ses deux filles, voici la famille Unetelle… Papa regarde c’est elle la nouvelle amie que je me suis faite à l’école, papa c’est lui qui arrête pas de m’embêter depuis que je suis arrivé à l’école St-Stanislas »… « chut » disait mon père mais il regardait et il disait des trucs du genre : « ce garçon a les yeux croches, tu as vu? Oh il tient de son papa! » Ce qui était positif pour nous l’était pour notre père, les événements négatifs il les envoyait valser et nous faisait rire.

Bon le sermon… Ce que c’est long… En plus ça pue ici! Je détestais les odeurs des parfums des gens mêlés en plus avec celui de l’encens. Je voulais sortir de là! « papa, ça pue, on peut partir? » « chut » me répondait-il. « Oui mais ça pue vraiment p’pa! » « CHUT, de lui et des autres en avant et en arrière. Bon ok… Je vais m’asseoir moi et je ne bouge plus jusqu’à temps qu’on sorte d’ici. Oh le prêtre dit qu’il faut tous qu’on soit à genoux. Je reste assise, mon père me regarde avec un air dur : « à genoux ». « J’peux pas ça pue ». « Hey! A genoux je te le dirai pas trois fois » . Pffffff… à genoux donc mais ça pue pareil. Ma bonne humeur était partie, mon père était tendu, prêt à l’esclandre, les frères et les sœurs regardaient mon air boudeur et buté et je leur disais juste en remuant les lèvre : « Ça pue » et ils détournaient vite leurs regards, certains pour ne pas s’embarquer là-dedans et d’autres pour ne pas rire.

On allait ensuite communier. Faire la file parmi tout ce monde et se dire qu’après ça on allait être presque libérés! Une fois que tout le monde avait communié on regagnait nos bancs et il y avait une dernière parole, notamment pour souhaiter la bonne année à tous les voisins et voisines des bancs autour de nous. Youpi!! On va pouvoir rentrer chez nous! Ce qui était agréable dans la messe de minuit c’était le moment où l’on arrivait et le moment où l’on repartait.

Mais il y a une fois qui fut spéciale. Pour trouver le temps moins long j’avais eu l’idée de m’engager dans la chorale et donc ce soir-là je chantais en avant pendant que la famille était au banc et tout d’un coup j’ai aperçu une grosse flamme parmi les spectateurs. C’était pas mal proche de l’endroit où se tenait ma famille (évidemment, parce que tout ce qui sortait de l’ordinaire ça venait de chez nous en général). Bien oui, mon père s’était allumé une cigarette et avait enflammé le manteau de fourrure, posé sur le banc, de la dame en avant de lui. Ça avait fait un gros « pfoufff » . Zut! Pour une fois que j’étais en avant et que j’étais tranquille fallait que mon père mette le feu au manteau d’une dame. Je fus prise d’un fou rire inextinguible. Comme il me fallait rester digne et chanter, je n’avais que les épaules qui tressaillaient et les yeux qui pleuraient. Impérissable souvenir…

Après la messe nous rentrions à la maison où maman nous attendait.. Et là, on s’embrassait tous en se souhaitant un bon et joyeux Noël. Puis on passait au grand salon après avoir enlevé nos bottes et nos manteaux. Maman nous servait un punch aux fruits, pendant qu’elle, papa et les plus vieux des garçons avaient droits à un verre de vin (coupé d’eau pour les garçons). On lui racontait la messe (en omettant le feu dans le manteau et autres choses de la sorte) et maman était heureuse. Ça sentait bon, les coquilles d’escargots étaient farcis de beurre à l’ail et d’un peu de fromage et le tout gratinait. C’était le début du réveillon. Ensuite venaient la dinde, les tourtières, les patates pilées, les petits pois pis la sauce de dinde ou bien la gelée d’atocas selon le goût de chacun. Moi j’aimais les deux. De la sauce de dinde sur mes patates, pis de la gelée pour ma dinde. Il y avait de la bûche de Noël aussi mais d’habitude je n’avais plus d’appétit rendu là. Tout avait été trop bon avant!

Après les agapes, on s’assoyait au grand salon où sous la cheminée logée contre son mur de brique rouge se trouvaient une multitude de cadeaux. Et là papa s’assoyait par terre et délivrait les cadeaux un à un. Un cadeau pour Jean-François de Dominique! Un cadeau pour Jean-Pierre de Stéphane! Un cadeau pour… Il y avait souvent plus de cent cadeaux à donner! C’était magique. Des cadeaux sérieux, des cadeaux-farces, des cadeaux de toutes sortes, à $1,00 comme à $20.00. Des cadeaux merveilleux que les parents se faisaient entre eux. Des cadeaux pour rire, des cadeaux pour pleurer de bonheur. C’était Noël.

« Annick , va te coucher, tu dors ». D’un sursaut je me relevais : « non maman je ne dors pas, je câlinais ma poupée ». « ta poupée a besoin de sommeil, tu devrais aller la coucher… » « Oui, papa, tu as raison, je vais aller la coucher et je vais me coucher près d’elle pour la surveiller au cas où elle aurait besoin de moi. » « Tu fais bien » disait ma mère. Et la connivence dans leurs yeux. Et tous ces petits enfants, les leurs, baillant à qui mieux mieux avant d’aller regagner leurs lits avec leurs étrennes. Noël cette année-là avait encore été un beau Noël. Merci Seigneur Jésus.
[Haut]
Montrer les messages depuis:   
Poster un nouveau sujet   Répondre au sujet    Place des Mots Index du Forum -> AU TOUR DE LA PLUME -> Les Récits Toutes les heures sont au format GMT + 1 Heure
Page 1 sur 1

 
Sauter vers:  


Index | Créer un forum | Forum gratuit d’entraide | Annuaire des forums gratuits | Signaler une violation | Conditions générales d'utilisation
Powered by phpBB © 2001, 2005 phpBB Group
Traduction par : phpBB-fr.com