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Fleur de lune
Stylo-plume

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Inscrit le: 29 Mar 2007
Messages: 403

MessageDim 30 Mar 2008, 22:50:57 Répondre en citant
Quand j’étais jeune, nous allions régulièrement en visite chez mes grands-parents maternels. Les aïeux du côté paternel sont décédés alors que j’étais toute petite mais je vous parlerai d’eux une fois puisqu’il me reste quelques bribes de souvenirs que j’aimerais conter.

Dans le temps c’était vraiment pas comme aujourd’hui. Aux fêtes les familles se réunissaient pour toutes sortes d’occasions et c’était le moment de revoir nos cousins et cousines, d’embrasser les ma tantes qui disaient toujours qu’on avait donc bien grandi, de passer les plateaux de sandwichs et de biscuits aux patates aux adultes parce qu’on était les plus jeunes pis que les parents, eux, se reposaient un peu en jasant. Quand j’ai été un peu plus vieille c’était le temps où les mon oncles nous invitait à danser nous les filles et vous pouvez pas savoir comme on était gênées et fières en même temps, on se sentait rentrer dans l’ère de la femme, enfin, c’est ce qu’on ressentait nous autres. Puis il n’y avait pas de distinction vous savez, si on était la belle jeune fille de la famille, si on était boutonneuse, si on était un peu trop bien portante ou même adoptée comme moi, y avait toujours cette gentillesse qui faisait qu’on se sentait comme les autres. Ni plus, ni moins. On existait et on était appréciées. Dans ce temps-là ça ne jugeait pas comme aujourd’hui et ça faisait que le monde s’appréciaient les uns les autres.

Hey aujourd’hui, le mon oncle qui invite à danser sa nièce, de prime abord ça paraît presque mal. « Coudonc, Jean-Louis aurait-il des tendances pédophiles? » Mais dans ce temps-là… Oh je ne vous dis pas que ça n’existait pas dans ce temps-là mais dans ma famille en tout cas c’était pas ça, on pensait même pas à ça ce genre de choses-là. Sinon on aurait eu peur c’est sûr! Je suis bien contente que dans ma jeunesse et dans ma famille il y avait du respect envers tout le monde, envers tous les âges et envers toutes les apparences physiques. Ça m’a permis de voir les choses de façon vraie, de percevoir les gens comme ils sont sans attendre d’eux autres qu’ils soient différents.

Mes grands-parents habitaient au bord du Richelieu à Chambly mais ils étaient originaires de St Denis sur richelieu et c’est là qu’ils sont enterrés. Ils l’aimaient tant leur cours d’eau qu’ils sont toujours restés à proximité, même dans leur mort.

Leur demeure à Chambly c’était une bien belle place, juste à côté du Fort Chambly. La maison était accueillante et sentait toujours bon les tartes et autres douceurs que ma grand-mère confectionnait pour nous. En arrière de la maison il y avait une grande pelouse qui descendait doucement jusqu’au Richelieu qui tourbillonnait, faisant contraste avec cette tendre étendue d’herbe qui nous y menait. Rendus au bord de l’eau, ça sentait presque la mer, des odeurs indéfinissables que pourtant je n’oublierai jamais, odeur de poisson, d’herbes mouillés, de branches qui flottent depuis des jours et des jours. C’était l’odeur du Richelieu à cet endroit précis.

Parfois quand je me faisais garder chez mes grands-parents, mon grand-père m’invitait à venir m’asseoir près de lui au bord du Richelieu, à l’autre bout du terrain, pendant que la grand-mère nous préparait à souper et on regardait passer les bateaux. Presque religieusement je l’écoutais, posant des questions lorsque je n’y tenais plus de les retenir dans ma tête et dans mon cœur. Et il finissait souvent ses phrases en disant « eh oui ma petite, c’est bien beau le Richelieu, pis c’est chez nous dans notre beau pays que coule cette eau-là. Je regardais cette étendue d’eau là, si différente du Lac Memphrémagog où on avait notre chalet, si différente et si pareille en quelque part. L’odeur ici était plus forte, au chalet chez nous, l’odeur de l’eau était plus douceâtre; l’odeur du poisson y était presque la même mais ici il y avait des remous, de la vie qui mouvementait l’eau alors qu’au chalet l’eau du lac était généralement calme. Chez mes grands-parents on ne pouvait pas se baigner, au chalet l’eau était souvent si limpide que l’on y voyait tout ce qui tapissait son fond marin. Grand-père aimait l’eau tumultueuse, les branches charriées par le courant, le gros poisson à mordre qui n’attendait que d’être pris.

Pourtant à mes yeux grand-père était un homme calme comme le Memphrémagog. Une petite vague de ci de là, juste assez de quoi pour se dire qu’il n’avait pas un cœur bâti sur une mer d’huile. Quand le Memphrémagog se déchaînait j’avais toujours une pensée pour mon grand-père : « Ah grand-père, tu aurais aimé ça aujourd’hui, l’ai est chargé de l’humidité du lac et le lac lui-même semble abriter mille monstres! »

Je me demande bien ce que grand-père a pu délivrer de trésors en jasant à mes cousins et cousines. À moi il m’en a donné un zeste mais j’aimerais connaître tous les zestes composant le fruit, qui, mûr, s’est livré, zeste par zeste, à la descendance de cet homme-là.

Lorsque le soleil déclinait, les eaux prenaient une teinte gris foncé et je trouvais cela épeurant. On aurait dit que cette eau pouvait tout engloutir, on ne discernait plus que des ombres charriées par l’eau et on pouvait se demander quelles étaient ces ombres. L’imagination s’emportait bien facilement et c’est toujours à ce moment que grand-père disait qu’il était temps de rentrer à la maison retrouver grand-mère, comme si lui aussi voyait ces ombres et les craignaient.

Ah! Retrouver grand-mère et les chaudes effluves de nourriture. La vie. Grand-père qui nous soustrayait au danger. La vie. L’amour. La descendance. La protection. En de-ci ou en deçà de tous les rêves, de tous les cauchemars, revenir à la vie de tous les jours, main dans la main, petit enfant et aïeul réunis dans un même but. Survivance!

Il faisait chaud à l’intérieur. Grand-mère y avait veillé vous pouvez en être sûrs. Au four, un bon plat était à mijoter, au réchaud il y avait de la soupe et des tartes. Et là on s’attablait après s’être lavés les mains et grand-mère nous servait de sa bonne soupe aux légumes ou aux pois, celle qu’elle avait eu envie de faire. Elle avait toujours des nouilles surprenantes dans sa soupe aux légumes. Quant à sa soupe aux pois on était toujours surpris de l’essence qu’elle avait, en tout cas moi je trouvais cela. Ma mère disait toujours que la soupe de sa mère manquait de sel mais elle a jamais dit que la soupe aux pois avait des fois des essences de cumin, que des fois elle y mettait trop de paprika ou encore qu’il y avait comme un goût de pomme en arrière-fond. Et quand j’ouvrais le frigo à 15h00 pour une collation je voyais bien que les petites pommes fanées avaient disparues et qu’elles avaient été mangées puisque j’en avais eu le goût sur la langue et que c’était si bon! Bon comme ma grand-mère.

Ma grand-mère c’était comme un livre trouvé au grenier ; Une couverture toute plein d’humidité qui a peine à s’ouvrir et qui une fois ouverte laisse à nos yeux la possibilité de lire des récits incroyables, des temps où ma mère était une enfant, des temps où ma grand-mère en était une elle-même. Un livre à conserver dans nos mémoires. Un jour je serai la grand-mère de petits enfants et je revêtirai moi aussi cette couverture patinée par le temps, dure à ouvrir, mais pleine de récits au-dedans. Et je me sens fière de garder en moi les souvenirs de mes aïeux.

Parfois, grand-père prenait le bateau et s’en allait pêcher et voguer pour la journée. Ces jours-là étaient les jours de gâterie de grand-mère. Elle prenait congé de cuisine et alors elle arrêtait le boulanger qui passait en camion et lui commandait toutes sortes de douceurs qu’on allait déguster seules toutes les deux. « Une tarte au sucre, la plus sucrée que vous ayez » disait-elle, « et des beignes, ceux remplis de bonne crème! Et le boulanger lui donnait ce qu’elle demandait. Ah ce que c’était bon! Une fois adulte je n’ai jamais pu retrouver sinon qu’en le faisant moi-même, le goût de ces tartes au sucre, de ces beignes voluptueux tant la crème y était épaisse et douce.

Une fois, adulte, j’ai vu un camion de boulanger parcourir mon rang de campagne et je l’ai arrêté pour lui demander des beignes à la crème. Je les lui ai achetés mais hélas ils avaient le goût de ces beignes que l’on aime aujourd’hui et qui sont infects : goût de gras, mêlé d’essence. Rien pour rappeler l’enfance. Je ne mange plus de sucré aujourd’hui ou très rarement. Le sucre de mon enfance ne se mêle pas au goût sucré de la vie d’aujourd’hui. Rien de comparable!

Dans ce temps-là tout fleurait et goûtait bon : la tarte au sucre goûtait le sucre d’érable. Les crêpes au sucre avaient un goût et une odeur d’œufs , de lait frais et de cassonade. Les odeurs étaient vraies, fortes et puissantes. Quand je fais des crêpes aujourd’hui, je vérifie toujours l’odeur de ma pâte avant de cuire et je sais qu’elles seront aussi bonnes que quand j’étais petite. Je sais que grand-mère les aimerait et mon grand-père aussi. Je pense à eux ces matins-là, je sais qu’ils auraient bien aimé ce sucrer le bec avec ce genre de douceurs.

Mes grands-parents maternels ont eu dix enfants (les grands-parents paternels aussi). C’est vous dire le nombre de tantes et d’oncles, de cousines et de cousins qu’on avait! Dans les soirées de fête chez mes grands-parents maternels on était toute une belle gang et comme je vous disais, on se respectait tous. Ma grand-mère jouait du piano (bien oui elle était bien plus que cuisinière) et c’est elle qui m’a fait aimer « frou-frou » et « parlez-moi d’amour » entre autres. « Frou-frou » me chavirait, « parlez-moi d’amour » me laissait sans voix. Mon oncle André jouait de l’accordéon, ma tante Monique chantait et tout le monde reprenait le refrain. C’était beau. Des soirées de même ça existe plus…

C’est bien sûr que les familles sont moins nombreuses, la vie ça coûte cher (…)

Autant de talents morts dans l’œuf, autant de traditions perdues, autant de personnes âgées qui restent seules avec leur beau grand livre à l’écorce dure parce que ces vieilles personnes se protègent comme elles essaient de protéger aussi la couverture de leurs livres; autant de vieux qui voguent sur les eaux de leurs rêves, que ce soit le Richelieu, le Memphrémagog ou le St-Laurent…

Autant d’amours qui ont vogués au fil des ans, de traditions qui se sont gardées, de personnes âgées dont nous sauvegardons le livre de la vie ici en les écoutant nous la conter, autant de jeunes qui savent d’où viennent leurs racines et qui en sont fiers. Fiers d’être Québécois. Fiers d’être Canadiens. Fiers à leur tour de bâtir cette couverture qui abritera le livre de leur vie. Fiers de vivre et d’être. Fiers d’être libres. Fiers d’être des être humains.

Merci mes aïeux qui m’avez appris tout cela!
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aubin
Pointe bic

Hors ligne

Inscrit le: 20 Mai 2005
Messages: 501
Localisation: ici et las

MessageDim 30 Mar 2008, 22:59:35 Répondre en citant
La vache !
Moi à qui ça n'arrive jamais...
j'ai terminé les larmes aux yeux.

Merci




Et tout du long j'ai entendu ton accent.
____________________

Je n'ai pas les moyens des passions qui m'agitent. PB8592
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Fleur de lune
Stylo-plume

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Inscrit le: 29 Mar 2007
Messages: 403

MessageDim 30 Mar 2008, 23:20:07 Répondre en citant
Je suis contente, Aubin, que tu aies aimé mon texte... et qu'il ait suscité chez toi cette émotion. jap:

Contente aussi que tu ais entendu l'accent "de par chez nous" tout au long de ta lecture. Ça me ravit! Wink

Ça faisait bien longtemps que je n'étais pas venue sur PDM et je suis très heureuse de vous retrouver et de vous lire à nouveau et de contribuer aussi à ce beau site en y mettant de mes écrits.
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