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Ruth
Stylo-plume

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Inscrit le: 26 Avr 2005
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Humeur du Jour: dans mon jeune temps...

MessageLun 26 Mar 2007, 11:23:08 Répondre en citant
C’était il y a quelques mois, dix, onze, douze, peut-être beaucoup plus, peut-être beaucoup moins. J’étais en voiture et je me souviens très bien du carrefour : une route qui n’allait nulle part débouchait sur la route que j’allais emprunter. C’est là, au stop, que mon bon sens s’est arrêté. Il fallait que je me rende à l’évidence, je pensais à lui. En fait non. Je ne pensais pas à lui. Il pensait en moi. C’était drôle. Je me suis demandée depuis combien de temps il était là, dans mon cerveau, sans que j’en aie conscience. Je me suis demandée par où il avait bien pu rentrer et comment.

J’ai redémarré, en essayant de l’écraser dans ma tête, pour voir. Mais le coquin planait au-dessus, et les roues de ma voiture ne faisaient que le conduire vers moi. Je regardais le paysage à gauche, et je souriais en pensant à lui. Je regardais droit devant moi, rassurée de ne pas le voir dans mon pare-brise parce que je ne voulais pas lui foncer dedans trop vite. Puis j’ai bien vu que c’était idiot : il n’était qu’une pensée, une pensée légère, qui me rendait le sourire léger, et le cœur léger, et la route légère. Impossible à capturer, impossible à faire fuir.
Il m’a accompagnée pendant tout le voyage, le temps de comprendre que je n’allais pas l’oublier comme ça.

Quand je suis revenue de mon déplacement, je lui ai envoyé un petit mot :
Cher Monsieur,
J’ai fait un petit voyage vers moi-même et force est de constater que vous êtes venu avec moi sans y être invité. Je vous voyais un peu partout. C’était agréable mais ce sont là des choses qui ne se doivent pas. Quand on s’efforce de bien conduire sa voiture et sa vie, il faut bien voir sans forcément chercher à être bien vue. Et justement, j’ai fini par me demander (voire à redouter) la manière dont vous me voyiez. Ce qui m’a donné une idée très claire de la situation.
Aussi, je vous écris pour vous demander si vous ne pensez pas qu’il faudrait qu’on ne s’écrive plus.
Bien à vous, etc...



Je ne me souviens plus très bien de ce qu’il a répondu. Parce qu’au fond, sa réponse même vide, en aurait été une. Je crois bien quand même qu’il a répondu qu’effectivement, il valait mieux qu’il ne réponde plus. Et je lui ai aussitôt réécris pour lui dire combien j’étais heureuse de voir qu’il pensait comme moi. Cela a été la première constatation d’une longue suite de points communs pas communs du tout, ou d’autres points semblables tellement ils étaient opposés. Cela rendait les explications plus compliquées, et les lettres plus longues pour parler plus longtemps.

Il introduisait ainsi des sujets de réflexions, puis son avis. Il me rentrait dedans souvent, parce que je ne voulais pas partager ses opinions. Il pénétrait dans mon passé, en me demandant de lui raconter mes souvenirs, et ce faisant, il s’installait dans mon présent pour gagner sa place dans mon avenir.
Il y avait pourtant des tas de murs entre nous, mais chacun sait que les murs n’existent que pour être percés, comme les glory holes qui permettent de laisser passer une sorte d’universel essentiel.
Très vite en effet, et je me demande même si nous n’avons pas commencé par là, nous en sommes venus à l’essentiel. Je veux dire cette sempiternelle science qui tente d’imaginer les moyens de transférer l’énergie d’un corps à un autre et de les relier par un canal permettant à deux océans de plaisir de mêler leurs eaux et leurs sels.

L’évidence s’est imposée, il fallait faire avancer la science par l’expérience, vérifier ou infirmer les hypothèses.
Et quand il s’est introduit en moi pour la première fois, il n’a fait que rejoindre cette partie de lui qu’il avait déjà distillée dans mon intérieur par ses diverses approches extérieures.
C’était par un baiser. Il a déposé un peu de ses lèvres à l’intérieur des miennes et un peu de sa langue dans ma bouche. Ou peut-être que c’était d’abord sa main qui s’est mise dans la mienne. Ou son regard dans mes yeux. Ou son sexe dans le mien. Je ne sais plus. Tout est allé si vite.

Ce que je sais c’est qu’il était dans moi. De partout. Une espèce de transe africaine qui me faisait lever les yeux au ciel et agiter frénétiquement mon bassin pour qu’il plonge et replonge à l’intérieur. Un retour aux origines, en quelque sorte. Quand le monde entier se résume à un chaos qui s’ordonne en un va et vient. Un rythme de djembé qui résonne à l’intérieur du ventre jusqu’à transformer le ventre lui-même en tam tam : la peau de l’intérieur qui se tend et se détend encore encore encore en core en core en core en corps à corps. Il s’était mis à y mêler sa voix. Une voix grave et envoûtante de sorcier qui sait fabriquer les zombies. Il disait « cambre » « cambre » « cambre ». Et ce mot, c’était mon anéantissement et mon réveil.
Je dansais avec mon corps mais à l’intérieur. Je chantais. Un chant de base et de basse. Brut. Comme la terre.
Je n’en pouvais plus de cette re-création du monde et de l’amour comme si c’était une première fois perpétuelle. La peau de chèvre de mon tam tam du-dedans allait se rompre, et j’allais me répandre, exploser dans un plaisir devenu insupportable, douloureux, tellement on est fragile parfois quand les éléments se déchaînent.

Hey, si j'osais, je dirais, je dirais, oui, que je l'ai aimé.
Pourtant je sais bien que le mot est à consommer avec modération et que l'abus de sentiments est dangereux pour la santé.

Hey, et pourtant je dirais, oui je dirais, je dirai que je l'ai aimé.

Je dirai, je dirais, je dis que je l'aime. Hey, est-ce que j'aurais aussi mal, si ce n'était pas vrai?

La boucle est bouclée. Il faut finir en commençant par le début, par cette chanson qui ne veut pas la boucler dans ma tête et que je fais tourner en boucle, enchaînée à ma chaîne comme pour ne pas couper trop vite ce qui m'attache à lui, les yeux brouillés et le corps à plat.

Hey, That's No Way To Say Goodbye
Hey, that's no way to say goodbye.
Hey, that's no way to say goodbye...
____________________
debout!


Dernière édition par Ruth le Lun 26 Mar 2007, 13:17:36; édité 1 fois
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Bulles de Nuit
Stylo-plume

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Inscrit le: 27 Avr 2005
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Localisation: Paris
Humeur du Jour: Collection Berardo

MessageLun 26 Mar 2007, 11:48:43 Répondre en citant
Texte terrible de sensualité, Ruth.

Et je partage une inquiétude sur l'amour et sa réalité. Une vision rétrospective peut-elle venir modifier les sentiments éprouvés dans le passé, la douleur ne peut-elle provenir aussi de la réalité lorsque l'on s'aperçoit que les masques tombent?
____________________
Ha ! très grand arbre du langage peuplé d'oracles, de maximes et murmurant murmure d'aveugle-né dans les quinconces du savoir...
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Papeete
Pointe bic

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Humeur du Jour: Recherche fondations solides

MessageLun 26 Mar 2007, 12:13:57 Répondre en citant
...
parce que...
rien d'autre...

kis

S.
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Onde
Plume d'oie

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Inscrit le: 14 Avr 2005
Messages: 5 713
Localisation: Cesson

MessageLun 26 Mar 2007, 12:33:25 Répondre en citant
Je lis, je relis, je re-relis,... Il y a parfois des textes qui bouleversent totalement.

Rayon imaginaire... je n'aurai jamais ta dextérité à manier les mots, à les faire résonner et jouer entre eux, mais ce texte sublime me parle tellement que, si j'avais été capable de l'écrire, je l'aurais placé dans le rayon image de soi... Curieuse impression.

Il est vraiment magnifique ton texte, Ruth. kis
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Margot
Stylo-plume

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Inscrit le: 28 Mar 2006
Messages: 3 269
Localisation: salamandre au feu lovée
Humeur du Jour: miluji tě

MessageLun 26 Mar 2007, 12:44:34 Répondre en citant
Comme Onde, "je lis, je relis, je re-relis..."
C'est un texte très beau, Ruth. D'autant plus beau qu'il éveille en chacun de nous des résonances très personnelles.
Il est vraiment magnifique. Smile
____________________
« Comprendre le monde comme une question » Milan Kundera
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Ruth
Stylo-plume

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Localisation: hic!
Humeur du Jour: dans mon jeune temps...

MessageLun 26 Mar 2007, 13:18:55 Répondre en citant
Ce texte était composé de petits textes mis bout à bout et je viens de me rendre compte que j'en avais oublié un!
voilà, c'est réparé, et édité!
____________________
debout!
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Ruth
Stylo-plume

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Messages: 2 923
Localisation: hic!
Humeur du Jour: dans mon jeune temps...

MessageLun 26 Mar 2007, 14:56:12 Répondre en citant
Bulles de Nuit a écrit:
Texte terrible de sensualité, Ruth.

Et je partage une inquiétude sur l'amour et sa réalité. Une vision rétrospective peut-elle venir modifier les sentiments éprouvés dans le passé, la douleur ne peut-elle provenir aussi de la réalité lorsque l'on s'aperçoit que les masques tombent?


En gros, est ce qu'on s'est leurré avant en pensant aimer, ou est ce qu'on se leurre maintenant en pensant ne pas avoir aimé?
Vaste question ... et autant de réponses que de situations sans doute!


Onde a écrit:
Je lis, je relis, je re-relis,... Il y a parfois des textes qui bouleversent totalement.

Rayon imaginaire... je n'aurai jamais ta dextérité à manier les mots, à les faire résonner et jouer entre eux, mais ce texte sublime me parle tellement que, si j'avais été capable de l'écrire, je l'aurais placé dans le rayon image de soi... Curieuse impression.

Il est vraiment magnifique ton texte, Ruth. kis


Image de soi ou rayon imaginaire: il n'y a parfois qu'un pas entre les deux! Parce que quand on se regarde, on s'imagine beaucoup de choses qui ne sont pas, et on n'imagine pas un tas de choses qui y sont pourtant.


Et puis aussi ce que tu dis est perturbant, parce que je me reconnais parfois beaucoup mieux dans les autres quand ils parlent d'eux même que dans mes propres textes. (Je me souviens en particuier avoir été gênée en lisant certains de tes textes, comme deshabillée en les lisant!)



Margot a écrit:
D'autant plus beau qu'il éveille en chacun de nous des résonances très personnelles.
Il est vraiment magnifique. Smile



Tout ça c'est toujours une histoire d'image: au sens "reflet", ou au sens "imagé, imaginaire"


Papeete a écrit:
...
parce que...
rien d'autre...

kis

S.


c'est tout... c'est TOUT!
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Bluedream
Plume d'oie

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Messages: 11 182
Humeur du Jour: ...

MessageMar 27 Mar 2007, 08:46:16 Répondre en citant
moment de plaisir à relire à tête reposée ces phrases ciselées, des petites perles assemblées

il est très chouette ton imaginaire Ruht kis
____________________
Il y a des choses qu'on ne peut dire qu'en embrassant... parce que les choses les plus profondes et les plus pures peut-être ne sortent pas de l'âme tant qu'un baiser ne les appelle.
Maurice Maeterlinck
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Syane
Stylo-plume

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Inscrit le: 06 Mar 2007
Messages: 3 817

MessageMar 27 Mar 2007, 10:54:01 Répondre en citant
Ruth a écrit:
Ce texte était composé de petits textes mis bout à bout et je viens de me rendre compte que j'en avais oublié un!
voilà, c'est réparé, et édité!


C'est marrant ça, parce que ça ne se sent pas, je trouve.
C'est fluide, ça coule, comme si tu l'avais écrit d'une traite.

Sur le fond, je crois beaucoup à la transformation, même infime, des sentiments éprouvés à un instant T, ou ne serait-ce qu'à leur reformulation, quand on s'en souvient, quand on y repense. Qu'il s'agisse de leurre, d'erreur, ou autres, d'ailleurs. Ca peut être aussi de l'ordre de l'intensité, par exemple.
J'y crois non pas dans le sens où ce serait systématique (il y a des sentiments immuables) mais dans le sens où c'est ainsi qu'on apprend beaucoup sur soi et sur l'autre lorsque cette espèce de regard "différé" nous saisit.
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aubin
Pointe bic

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Inscrit le: 20 Mai 2005
Messages: 501
Localisation: ici et las

MessageMar 27 Mar 2007, 22:04:50 Répondre en citant
ce texte me met mal à l'aise parce qu'il me touche trop.

S'il te plait, ruth, mets moi mal à l'aise, encore.
____________________

Je n'ai pas les moyens des passions qui m'agitent. PB8592
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Démo
Stylo-plume

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Inscrit le: 11 Mai 2005
Messages: 8 960
Humeur du Jour: Trop au lit pour être au Net

MessageJeu 29 Mar 2007, 10:07:47 Répondre en citant
Ruth a écrit:
C’était il y a quelques mois, dix, onze, douze, ...


Magnifique! Merci Ruth, pour ton talent
____________________
Puisque j'te l'dis !
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